La mort est une étrange donnée. Qu’est-ce qui fait que l’on ressent celle-ci plus ou moins violemment ?
Le 13 novembre, la mort nous touchait avec autant de violence qu’un semi-remorque se renversant sur notre voiture sur l’autoroute. On pleurait nos morts, de parfaits inconnus ou anonymes la veille encore pour la plupart d’entre nous, avec d’autant plus de larmes qu’on savait que cela aurait pu être nous. Cette peine se conjuguait avec la terreur qui nous broyait le bide. Et si c’était nous…
Début janvier, plusieurs personnalités s’en sont allées, déclenchant notre compassion et nos regrets. « Zut, je ne verrais plus de film avec Alan Rickman ». Peut-on parler de peine, quand, tout adorables ou charismatiques qu’ils soient, ce n’était que des inconnus inatteignables à mille lieues de notre quotidien ?
Lorsque mon père a finalement rendu les armes, je me suis effondrée. Toute la logique du monde ne pouvait rien y faire. J’avais beau savoir qu’il ne souffrait plus, cela ne m’empêchait pas de regretter. De regretter qu’on ne profite pas assez du temps avec les gens qu’on aime. La mort était une donnée concrète, bouleversante, qui modifiait les paramètres de ma vie.
Dans mon job, je vois passer des centaines de personnes tous les ans. Je connais les noms d’un tiers d’entre eux, j’ai une brève idée de leur personnalité, je suis au courant des problèmes de certains et je m’attache à d’autres. Lorsque je les croise dans la rue, des années plus tard, ça me fait sourire. « Tiens, il a bien grandi celui-là. Tiens, elle doit être contente de sa vie, celle-là. »
Il y a quelques années, j’ai eu à vivre l’inconfortable expérience du décès de l’un d’entre eux. Un élève que je ne connaissais pas vraiment, qui avait choisi de mettre fin à ses jours, a priori sans raison visible. L’annonce de sa mort à ses camarades de classe m’avait laissé un goût amer, face à une scène surréaliste. Tout était fait pour que l’annonce à ses camarades se passe avec le plus de douceur possible. Et puis l’administration s’en était allée, son devoir fait, sans réaliser que si les camarades de classe pouvaient avoir mal, les amis de toujours dispersés dans les autres classes allaient souffrir encore plus. Et moi, j’étais restée face à cette quarantaine de gamins, blessés au coeur, qui ne comprenaient pas et criaient leur rage dans les couloirs. Et c’était moi qui avait maladroitement informé deux autres élèves de la mort de celui qui s’avérait être leur meilleur ami. Pour moi, la mort ce jour-là s’accompagnait d’incompréhension et d’incompétence. Je n’étais pas formée pour transmettre ce genre de nouvelle. Mais l’est-on jamais ?
Ce matin, mon fil d’actualité est rempli d’hommages à Prince, mort à 57 ans. Ce matin, j’ai appris qu’un de mes anciens élèves avait dit merde à la vie.
Pour tous ceux qui restent, vivez.

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