Le retour des dindes à chapeau

J’ai enfin l’explication du retard de l’allée (cf. Les joies de la fête des pères ) :

À l’arrivée à Chantilly, descendent du train d’en face privatisé par Longines, partenaire du Prix de Diane, une tripotée de dindes et dindons en soie et tulle. Elles sont principalement asiatiques, quelques anglaises et américaines, et prennent leur temps pour sortir de la gare. Elles sont toutes en tailleurs et robes de marques, perchées sur des talons impossibles et digèrent les flûtes de champagne gracieusement offertes par des pingouins en costumes dans un authentique wagon restaurant d’une époque révolue. Ce n’est pas la 1ère classe, mais la classe zéro. C’est sûr qu’il ne faudrait pas que les oies de concours patientent.

Pour le retour, nous prévoyons un train partant d’une gare antérieure et avant la fin du concours des dindes élégantes.

Malheureusement, ce train est supprimé.

L’attente à Creil me rappelle la grande misère sociale qui y règne. Les abords de la gare sont le terrain de jeu d’une vingtaine de loubards désœuvrés, les hommes de la ville se retrouvent sur les sièges de la salle d’attente pour refaire le monde et les femmes gardent obstinément le visage fermé et l’œil méprisant méfiant.

Alors que le train entre en gare, une vague humaine remonte le quai déterminée à prendre place. Dimanche fin d’après-midi, le week-end est fini, il est temps de repartir au travail. Le train repart, laissant quelques places disponibles mais pas tant que ça. Normal après une suppression.

Sauf que nous arrivons à Chantilly et qu’un contingent de basse-cour s’y est donné rendez-vous.

Les quelques places libres sont rapidement prises d’assaut et les dindes et dindons chapeautés s’entassent. On se croirait dans un abattoir à volailles.

Les couloirs, escaliers et halls voient leurs capacités de remplissage à leur paroxysme. À partir de quelle densité d’occupation un train est considéré comme dangereux ?

Ça piaille comme jamais et, entre plumitifs de champ de courses, on sympathise, on converse, on débat, le verbe toujours plus haut, les cris toujours plus forts.

Si leur voyage se transforme en aventure, debout dans les allées à s’interpeller, ils en font profiter tous les autres passagers.

« Qui a gagné le concours du plus beau chapeau ?

– Une qui le méritait pas.

– Celle en rose et fuchsia.

– Et pourquoi pas celle en bleu et bleu pâle ? » Se moque un dindon en costume écru ayant abandonné son canotier pour ne pas toucher le plafond du wagon.

« Je crois que je vais me pendre, râle-t-il l’instant suivant. Constance, t’as pas une corde ?

– T’aurais pas la place.

– Moi, je pourrais. Passe ! »

« Courtoisie et élégance n’ont qu’un temps, tu commences à m’énerver ma chère. »

Et nous donc, à côté d’eux, qui souffrons en silence et rêvons de dindes à la broche.

Le train s’arrête à l’arrêt suivant, personne ne descend. Tant mieux, à moins d’apprendre à voler, ils n’auraient pas pu. Personne ne peut monter et le train repart.

Notre dindon et ses deux pintades sympathisent avec leurs deux voisines et les fillettes surexcitées de celles-ci.

« Mon nom de famille, c’est Vernou.

– Vers nous ?

– Ou vers eux ?

– Moi, j’habite Versailles.

– C’est Verdoyant.

– Véritablement.

– Super. Qu’est-ce qu’il y a d’autres qui commence par Ver ?… Vernaculaire. »

« Verbeux » m’échappe, sifflé entre mes dents serrées, arrachant un sourire complice à ma voisine d’infortune.

« Tu connais Sailles ?

– Oui.

– Ben j’habite vers Sailles

– À Versailles.

– Non, pas Versailles, vers Sailles.

– Ceci dit, Versailles est vers Sailles.

– Ah, c’est comme ma cousine, elle habite Issy.

– Mais pas ici. Issy, c’est là-bas. »

Le train arrive enfin en Gare du Nord, la marée humaine descend. Les volailles chapeautées se dispersent.

Nous regagnons notre RER.

Sur le quai, nous y croisons le dindon et ses pintades.

Ah non, fuyons !

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