Fin de l’année oblige, mes petits trolls s’en vont. Certains quittent le nid, d’autres reviendront à l’automne, dans un chemin inverse aux hirondelles.
Aujourd’hui, on sourit, on souhaite bonne chance, bonne vie et on referme la porte.
C’est toujours un moment un peu doux-amer, entre ceux qui partent plein d’entrain vers un avenir, certes incertain, mais obstinément choisi, et ceux qui partent tout court. Soit dans un autre établissement, faute d’un bon classement interne, soit dans un autre circuit, car pour faire prépa, on le sait, il faut quand même être un petit peu fada. Certains se résignent à changer d’orientation de carrière au vu de leurs résultats aux concours – tous en effet ne passeront pas leur vie le bras enfoncé jusqu’à l’épaule dans l’arrière-train d’une vache, certains de ces doux rêveurs devront en effet se contenter d’un poste de chercheur dans l’agroalimentaire. D’autres au contraire peuvent scander haut et fort qu’ils « ont piscine », à force de s’entraîner heure après heure pour l’épreuve sportive de Polytechnique.
Bref, ils partent et nous, nous préparons l’arrivée de la prochaine portée de petits trolls.
Aujourd’hui, sur le départ, un de ces adorables garnements se fait une énième fois remarquer. Nous l’appellerons Jack Planeur, parce que ça lui va bien.
Jack Planeur a 18 ans, c’est un grand gaillard souriant, d’humeur égale et, particulièrement, tête en l’air.
Ses visites au bureau sont régulières :
« Bonjour, vous n’auriez pas vu un sac marron en toile ? » nous sort-il au retour d’un week-end.
« Pas vraiment, tu as une idée d’où tu as pu le laisser ?
– Oui, à l’entrée du lycée. Je l’ai posé par terre pendant que je discutais et après, je suis parti sans y penser. »
La chance lui souriant, Jack retrouve son sac le lendemain, mis de côté par un gardien habitué aux étourderies de nos élèves.
« Bonjour, vous auriez pas retrouvé une clef ?
– De l’internat ?
– Oui. Je l’ai cherché partout, chez moi, dans ma chambre, et rien, je la retrouve pas.
– Aïe. Ça serait bien que tu la retrouves. Elle coûte quand même 70 euros à remplacer.
– Je vais encore chercher. »
Et il repart sur un sourire confiant. Sans rencontrer le succès escompté.
« Bonjour, on vous a pas ramené un portable par hasard ?
– Un téléphone portable ?
– Oui.
– Non, pas là.
– Ah… Tant pis. »
Son éternel sourire nonchalant sur le visage, il tourne les talons.
« Bonjour.
– Salut Jack. Qu’as-tu oublié aujourd’hui ?
– De mettre mon réveil. Je pourrais avoir un billet de retard ? »
« Bonjour, dites, vous auriez pas récupéré un manteau beige ?
– Heu, non. Mais il neige là-dehors, Jack. Comment tu as fait ton compte cette fois ?
– Je sais pas trop… Je sais pas où je l’ai posé.
– Bon courage. »
« Bonjour, vous auriez pas vu un portable ?
– Un portable ?
– Oui, un ordi portable. Je l’ai laissé vendredi dans l’armoire de ma classe, et là il y est plus.
– Oh, Jack… »
« Dites, je pourrais ravoir un exemplaire du dossier à remplir, je le retrouve pas.
– Mais tu viens de ranger et vider ta chambre.
– Oui, mais je sais pas ce que j’en ai fait… Et vous auriez pas trouvé une clef ?
– Encore ?
– Oui… C’est la deuxième. »
« Jack, tu nous as pas donné ton dossier pour la fac.
– Oui, c’est normal. J’ai oublié de m’y inscrire. »
Inscription obligatoire bien sûr.
Sa nonchalance, son humeur égale, son sourire apaisé et sa gentillesse lunaire nous font apprécier notre petit Jack. On espère juste qu’il n’oubliera pas de revenir à la rentrée.

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