Quais de Valence TGV (ah… Souvenirs, souvenirs) : ils sont huit enfants, de 2 ans et demi à 15 ans, et chahutent en attendant le train. Ils parlent une langue étrangère aux accents latins, rappelant l’espagnol et l’italien, tout en étant éloignée.
Les plus jeunes courent partout, avec un ballon qui menace de rouler sur les voies, et font tourner leur grande sœur en bourrique. Elle tente de les garder sous contrôle et aimerait bien que sa mère l’aide, mais celle-ci est visiblement épuisée et ne la soutient absolument pas.
Le train entre en gare et la famille traverse ton wagon. Et toi, tu croises les doigts pour qu’elle ne s’y arrête pas, parce que tu sais que 8 enfants dans un wagon avec une mère épuisée et une ado à l’autorité sapée ne s’accordent pas très bien avec un trajet calme.
Trois jeunes Lyonnais, entre 18 et 25 ans, partagent joyeusement leur enthousiasme pour leurs vacances marseillaises. L’un d’entre eux va passer le voyage à travailler la très jolie demoiselle qui lui fait face. Il parle drague, couple, société, divorce et pension alimentaire. Il parle du bled, de Tunisie (« T’es Marocaine, toi, non ? Belle comme tu es. » … « Non ? Tunisienne. Ben, tu es belle comme une Marocaine. »)
Quand plus tard, il descendra du train, sa main se posera sur l’épaule de la demoiselle et y restera. Comme quoi, on peut prédire de rien.
Un petit gars de la fratrie traverse le wagon. Il n’a pas 5 ans, un maillot de foot marqué Ronaldo et une Barbie à la main. L’un des Lyonnais l’interpelle (« YEAH ! » « Espagne ! » « Ronaldo ! »), le petit sourit de toutes ses dents dans son visage bronzé et tape dans la main qu’on lui tend.
Tout heureux de s’être fait un copain, il revient un instant plus tard.
« Toilettes ?
– Par là. »
Il repart, mais les toilettes sont occupées par son grand frère et il revient dépité.
« Toilettes ?
– De l’autre côté… Il veut pas que je l’accompagne, non plus ? » se moque le jeune Français.
Le gamin remonte le wagon, puis revient bredouille. Son frère est enfin sorti des toilettes, mais agacé par les demandes du petit, le jeune l’envoie paître. Le sourire disparaît du visage de l’enfant, pour laisser place à une rancoeur tristement lasse.
Arrivé devant les toilettes, le gamin lutte pour faire glisser la porte, trop lourde pour lui.
Le train s’arrête, des passagers descendent, le wagon se vide. Les Lyonnais ont trois places libres autour d’eux. La maman de la fratrie, accompagnée de ses deux derniers, revient et désigne les places vides.
« C’est libre ?
– Pffffff… Non… C’est la place de… Heu… De nos copains. Ils reviennent. »
Il ment mal et cela s’entend. La femme insiste, il s’énerve et devient grossier.
« Faut pas voyager sans billet.
– J’ai des billets ! » Offusquée, la femme sort ses billets de train.
Ce qu’elle ignore, et c’est tant mieux car ça lui ferait plus mal encore, c’est que ces jeunes ne sont pas non plus à leur place. Ils ont déjà changé deux fois de siège depuis Lyon, au gré des arrivées des passagers.
La place en face de nous est libre, elle s’y installe avec sa petite dernière sur les genoux. Cela fait grogner le Lyonnais, assis derrière elle.
« Dégagez, les Roumains.
– Pas Roumaine !
– Roumains, Croates, Yougo, c’est pareil. »
Elle est plus intelligente que lui et l’ignore.
Le délit de faciès appliqué à une famille par un gamin issu de l’immigration algérienne, c’est de l’ironie dramatique de réalité.
La petite est jolie comme un cœur avec ses boucles dorées. Sa mère l’empêche de jouer avec la tablette devant elle, car chacun de ses bruits récoltent des soupirs excédés des autres passagers. Elle est pourtant toute discrète pour une gamine de 2 ans et demi.
Elle te rend tes sourires, mais reste méfiante. Son regard est conscient des grimaces réprobatrices qui la jauge, elle et sa famille. Chaque sourire que tu lui adresses passe l’inspection de sincérité, avant d’être apprécié.
Elle s’appelle Jennifer et finit par se détendre suffisamment pour jouer à « Peek-a-boo ».
Et toi, tu aimerais bien lui redonner un peu confiance en l’humanité. Alors tu prends ton carnet ligné, tu dessines une fée bouclée devant un château fort, tu l’appelles Jennifer et tu lui tends.
Tu sais toujours pas dessiner les dragons et les licornes, mais les châteaux crénelés et les fées en chapeau pointu, ça reste de ton niveau.
C’est un gribouillis d’adulte, mais c’est un sourire de pure joie que tu reçois en échange. Et quand elle se lève, elle tient son dessin comme si c’était une poupée chérie. Et quand tu lui dis au revoir, elle agite ses mains avec enthousiasme. Et ses sourires ont contaminé sa mère et sa grande sœur.
Et toi, tu pars en vacances en te rappelant que les enfants ont bien le droit d’être bruyant tant qu’ils sont heureux. Surtout quand ils partagent leurs sourires, même avec ceux qui le méritent pas.

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