Une fontaine trône sur une place du Sud, bercée par un Mistral gentillet et les accents chantants des passants.
Ils sont trois balayeurs de la ville qui ramassent nonchalamment les feuilles mortes tombées des platanes alentour. L’un a un aspiracrotte qui oublie deux feuilles sur trois. Son collègue, un jeune homme roux aux sourcils broussailleux et au visage en forme de pelle, en ramasse davantage avec son petit balai. Quant au troisième, sosie abimé de Patrick Dempsey à la peau grêlée, il prend lui aussi son temps pour retrouver son chariot. À leur décharge, les feuilles continuent de tomber et une partie de pétanque endiablée a lieu sous leurs yeux.
Ils sont sept boulistes à disputer leur partie, encouragés par leurs majorettes cuvée Libération, sous le doux rythme des marteaux de roadies démontant une scène de concert.
Il y a Philippe, le plus jeune, celui qui se fait rabaisser par les pros. Il faut dire qu’il a tout juste la soixantaine et que ses cheveux sont encore poivre et sel.
Il y a Pistache, une teigne d’1m50, qui dissimule ses yeux furibonds derrière d’épaisses lunettes fumées et son crâne blanc sous un chapeau de paille. Pistache parle avec les mains, s’emporte, rugit sur ses adversaires et menace de ruer dans les boules qui dégagent les siennes. Le voilà qui déclare une partie annulée parce que Casquette s’est trop approchée du cochonnet.
Casquette joue avec Philippe, et d’ailleurs n’en déplaise à Pistache, leur équipe gagne. Casquette marque avec précision, quand il ne se tient pas le dos à la manière d’une femme enceinte. Son ventre proéminent le déséquilibre en position verticale, mais certainement pas pour pointer.
Au milieu de tout ça, il y a le Papet, à l’ample chapeau de paille, au pantalon beige trop court et la petite moustache ; Escartefigue, aux cheveux blancs tondus et à l’imposante Glorieuse qui lui mange la bouche, qui vient faire des risettes aux majorettes ; et le Chevelu, avec sa chemise mauve de bûcheron.
Deux jeunes cagoles en fleur traversent la place. La plus discrète des deux est la plus jolie, bien qu’elle n’ait pas confiance en elle et qu’elle s’escrime à copier le style de sa copine. Elles portent toutes les deux un mini-short en jeans sombre, dévoilant des jambes fuselées bronzées, et un t-shirt blanc ajusté. L’Alpha parle fort, avé l’accent, avec ses mains qui finissent chaque gesticulation dans ses cheveux.
Deux policiers municipaux s’approchent de la fontaine en riant. L’homme y remplit sa bouteille d’eau – on vient de loin pour cette fontaine à l’eau réputée. La femme passe son képi sous le jet. Tous deux repartent le pied léger, le crâne rafraîchi.
Une cagole saisonnée remonte à son tour la place. Perchée sur des talons impossibles, vêtue d’une mini robe stretch rose fuschia, elle raconte son dernier rencard à sa copine et en fait profiter toute la place.
C’est la vie d’une fontaine à Vence.

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