C’est encore le dimanche de la fête des pères, l’une des fêtes commerciales que j’exècre le plus dans l’année. Peut-être que l’absence de mon paternel sur cette terre n’y est pas étrangère. À moins que ça ne soit l’hypocrisie consumériste de cette célébration qui me hérisse, soit on aime ses parents et on n’a pas besoin de date particulière pour leur manifester notre amour, soit on ne les aime pas et dans ce cas, se déplacer religieusement une fois l’an comme ma grand-mère sur la tombe de mon grand-père a des relents de tartufferie.
Comme mon beau-père, bien qu’homme charmant et adorable, n’en demeure pas moins homme fidèle aux bonnes moeurs et à TF1, il choisit systématiquement cette date pour rassembler autour de lui sa progéniture éparpillée. Le jour de la fête des pères, week-end chargé dans les transports. Le jour du Grand Prix de Diane, bien qu’il habite en Picardie. Le jour du second tour des législatives, alors qu’en dépit d’un bureau de vote demeuré à notre ancienne adresse nous sommes déterminé à faire notre action citoyenne.
L’année dernière à la même époque, les dindes étaient de sortie.
Cette année, désireux de nous épargner les dindes à chapeaux, nous avons réussi à passer entre les mailles du filet et voyager au frais et au calme. Une réunion de famille plus tard, de retour sur la capitale, nous prenons cette 13 si familière il y a encore quelques mois. Sauf que la 13 par grosse chaleur, c’est des frayeurs, des sourires et des colères.
L’aller est paisible et respirable, le retour, bruyant et chaleureux.
La 13 à demi-vide n’est pas la pire ligne de Paris, loin de là. Les usagers somnolent bercés par la brise souterraine que laissent entrer les vasistas des wagons. Jusqu’à un CRAC violent et une lueur de feu qui remonte un instant l’angle de la cabine avant de disparaître dans la pénombre du tunnel. Les lumières s’éteignent net, le train continue sa course et les passagers se regardent effarés, le coeur battant la chamade. Le métro s’arrête en gare, tous demeurent l’oreille à l’affût, mais non, pas un mot, pas une explication, la 13 repart. Quelques arrêts plus loin, alors que nous descendons enfin, je remarque que si aucune marque de cet éclair n’est visible sur le wagon, un bruit inhabituel s’échappe de ses roues comme une fuite continue d’air.
De retour dans le métro où une douce voix enregistrée nous informe qu’en raison de nombreux soucis matériels dû aux fortes chaleurs, la ligne 13 est très ralentie. Qu’à cela ne tienne, la journée est finie.
Ils sont assis côte à côte, petits amoureux aux origines différentes bien décidés l’un comme l’autre à débattre du mérite de telle nationalité et de telle pratique de l’islam. Elle est magnifique avec son sourire, sa peau caramel et ses cheveux qui s’échappent d’un bandeau rose. Il est branché, avec sa casquette, ses écouteurs et son jean blanc lacéré.
« Tu connais quoi, toi, à la Kabylie ? s’exclame la beauté.
– Mais je sais ce que c’est. Que les Kabyles sont mi-Français, mi-Algériens.
– Tu connais walou, t’es allé sur Wikipedia, quoi. Moi, je suis Kabyle.
– Toi, t’es plus Sénégalaise que Kabyle. T’as vu ta peau ?
– Ta gueule, les Turcs ils font même pas le ramadan. Ils le cassent tout le temps pour fumer.
– Peut-être, mais les Kabyles bouffent du porc.
– Où tu m’as vu manger du porc, toi ? C’est pas moi qui mange du boudin blanc.
– Qué ?
– C’est ta grand-mère qui t’a balancé : « Anthony y mange du boudin blanc. » Et Anthony, c’est un prénom arabe, peut-être ?
– Je suis Turc.
– Tu t’appelles Anthony, tu parles d’un Turc, moi au moins je m’appelle Noor.
– Toi, tu t’appelles Alima, c’est pas un prénom de sénégalaise, p’t’être ? De toute façon, les Turcs, ils baisent les arabes.
– Redis-ça encore une fois et tu vas voir, le menace-t-elle en riant. »
Avisant dans la cohue entassée une femme portant sur son ventre une petite puce de moins d’un an, la beauté s’empresse de lui laisser sa place.
Sur ces entrefaites, une femme blanche, la cinquantaine émaciée, demande à une dame voilée résolument assise sur son strapontin de se lever pour que tous soient moins compressés. Le jeune homme se dépêche d’offrir son siège à la cinquantenaire et rejoint les bras de son amoureuse. L’occupante du strapontin, peu satisfaite de s’être faite interpellée devant tous, tente de se justifier : « Je sais me lever, mais là, non, vous aviez la place. » Autour d’elle, les gens continuent de trébucher les uns contre les autres à chaque sursaut du train…
Alors que la cinquantenaire et la petite puce lient connaissance à coup de sourires, une voix retentit à l’autre bout du wagon. D’abord inaudible, elle se précise, masculine et accusatrice : « Lui, là, c’est un pédé ! »
La jeune femme éclate de rire et la cinquantenaire laisse échapper, à la grande joie de ses voisins de wagons, un cinglant : « Et lui, c’est un con ! »
« La chaleur, ça les rend fous. 35° annoncés pour jeudi, va y avoir des morts, » prédit ma voisine, une jeune noire souriante en surpoids et tenue de lycra noir. « J’en peux plus, je cuis déjà. »

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