Ballade en rail mineur

Jour de grève au soleil. Armée des horaires en temps réel, tu trottines vers ta gare pour gagner la capitale.

9h du matin, le soleil fait luire le bitume et pleurer les nuques.

L’arrivée à ta pittoresque gare de banlieue est une première déception. Le panneau d’affichage est bardé de rouge : retardé, retardé, retardé. Pas de départ envisagé, car un usager indolent a oublié son bagage dans ta gare de destination.

Tu hésites à revenir sur tes pas et emprunter une ligne 13 que tu sais prise d’assaut en temps normal, alors un jour de grève, de canicule et d’indolence… Pas d’humain en vue et un guichet éternellement clos. Tu te résignes à composter ton billet pour atteindre les quais. Un train viendra bien un jour.

Sous l’égide d’une préposée vêtue de rouge, les usagers descendent d’un quai pour rejoindre son voisin, car voilà qu’un train est annoncé voie D. Tous se dispersent sur le quai, sous le soleil, et regardent un train s’arrêter sur la voie qu’ils viennent de quitter, ouvrir ses portes, puis repartir tranquillement vers leur destination.

Le train annoncé voie D arrive presque vide. Tu t’installes et le train se remplit dans sa totalité. Quelques minutes s’écoulent. Une voix dans le haut-parleur : « Pour les passagers à destination de Paris, les prochains trains partiront du quai de gauche. » Un murmure s’élève, d’agacement et de perplexité mêlés – mais quelle gauche ?

Dociles, les passagers descendent et retombent sur les préposées à l’assistance, qui n’ont aucune information et cherchent une réponse sur leurs talkie-walkies encombrés. L’information tombe : « Voie F ».

La marée humaine refait le chemin en sens inverse, un escalier à descendre, un couloir à emprunter, un escalier à monter, un quai à longer. Et toi tu te demandes déjà si tu vas trouver le laisser-passer A38.

Un message du train déserté sur le quai voisin te parvient étouffé. Une clameur exaspérée monte alors que les rares usagers restés de l’autre côté embarquent avant que les portes ne se referment et que le train s’éloigne vers Paris.

Les têtes pivotent vers la pauvre préposée à l’assistance qui s’exclame ce que vous murmurez tous : « Non, mais il est parti là ? »

Le soleil continue de briller, les minutes de s’écouler, les messages d’informer que le trafic est perturbé, qu’un colis est toujours abandonné. Un train passe sur là quai opposé, toutes les têtes pivotent pour le regarder : s’il s’arrête, ça va gueuler. Il continue. Les têtes pivotent de nouveau, les yeux fixant l’horizon et le train annoncé qui n’arrive pas.

Le voilà enfin : flambant neuf et plein à ras bord. Ton voisin grogne déjà qu’il ne peut pas monter, alors que tous ne sont pas encore descendus. Tu prends place à bord, tassée entre un jeune loup en costard, une mama trop parfumée et une étudiante emmurée dans sa musique.

Le train repart, se traîne sur les rails et finit par arriver à la gare suivante. Tu descends, laisse passer trois personnes, remonte et est encore plus compressée. Les mathématiques et les lois de volume ne semblent pas s’appliquer aux trains blindés.

Le terminus approche, les corps pivotent malaisément, la sortie se fait de l’autre côté.

« Ça fait deux arrêts que je vois l’arrière de ton crâne, dit un usager par-dessus les têtes au jeune loup derrière toi.

– Une heure et demi ! J’ai passé une heure et demi en gare, à changer de quai et à voir passer les trains sur le quai que je venais de quitter. »

Les usagers descendent et tu remontes le quai en louvoyant. En bout de voies, un attroupement se presse derrière une rubalise et un message dans les hauts-parleurs se fait entendre : « Les forces de l’ordre risque de faire exploser le bagage oublié. Ne soyez pas surpris si une explosion retentit. »

Toi, tu es déjà en retard, alors tu traces dans les escalators. Finalement un BOUM étouffé retentit. Un petit boum. Si on ne t’avais pas averti, tu aurais cru qu’une porte coupe-feu avait claqué sous l’effet d’un courant d’air.

Ce matin, il faisait beau, très chaud, les gens désespéraient d’arriver un jour, tu prenais ton mal en patience… et un bagage lâchement abandonné a vu sa carrière détruite sur un quai de St-Lazare.

 

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