Évidences d’exilés

Ce soir, cours de français avec mes nouveaux petits trolls. Parmi eux, j’en ai un que je ne vois qu’occasionnellement – il est dans le cours avancé et je m’occupe de celui dit de « français intermédiaire ». La langue bien pendue, la casquette vissée sur la tête, l’œil qui pétille malicieusement, c’est le pitre du cours, mais il reste irrésistible. Il vient d’Albanie, mais rétorque haut et fort qu’en plus du français, il apprend une nouvelle langue depuis son arrivée dans l’hexagone : le pachtoune, pour parler avec ses copains Afghans.

La dernière fois qu’il a atterrit dans ma classe, il n’arrêtait pas de dire que le cours était plus difficile que ce qu’il faisait habituellement. J’en doute fort, mais malgré ses récriminations, il sait désormais que son ventre gargouille quand il a faim et ne rate pas une occasion de me le rappeler.

Au programme du jour : les pronoms dans la langue française. Le groupe suit, intermédiaires et avancés, nouveaux venus comme habitués. Nous vérifions leurs exercices – réussis -, donnons des conseils – compris -, et j’en profite pour jeter un coup d’oeil à la feuille de l’un d’entre eux. Tout va bien, tout est correct, il est discret et ne dit pas un mot, mais il comprend plus que ce qu’il n’en laisse paraître. Je regarde la feuille de son voisin, mon trublion.

« Ah ben, c’est parfait tout ça.

– C’est parce que je regarde sur Mamadou.

– Et comment tu vas faire quand tu seras tout seul.

– Il sera toujours avec moi.

– Et pour le travail ? si vous voulez pas faire la même chose ?

– Bah on va travailler dans le bâtiment.

– Tous les deux ? c’est ce que vous voulez faire ?

– On est des migrants. Les migrants, ça travaille dans le bâtiment, dit-il en riant. J’ai bien cherché, j’ai pas trouvé d’enfant à sauver. »

Ils rient tous, nous aussi.

« Et puis j’ai pas fait d’études, je peux pas travailler dans les bureaux.

– Mon père n’avait pas son bac, pourtant il travaillait dans les bureaux.

– Oui, mais il avait un passeport français. »

Les rires repartent de plus belle.

Quelques exercices plus tard, l’alarme incendie retentit, nous évacuons notre beau monde dans la bonne humeur et nous nous retrouvons dans la cour, au milieu des étudiants et personnels de l’école. Mon trublion me rejoint et me montre les rambardes ouvragées des mezzanines.

« Tu voudrais pas remonter et t’accrocher à la rambarde ? Comme ça, j’arrive et je te sauve. Paul pourra filmer, ça passe au 20h et hop, un passeport français. »

Paul, ici présent, opine du chef. C’est sûr que si tu veux faire un film pour le 20h, il y a pire qu’une école de cinéma pour le réaliser.

Le cours fini, je partage un métro avec Mohamed, un jeune pakistanais arrivé en France depuis 6 mois et qui rêve de reprendre ici ses études de médecine. En trois mois à l’école, il a fait des progrès énormes et m’annonce fièrement qu’il a trouvé un travail dans un Franprix. Il est tout content d’être payé 10 euros de l’heure, 4 à 5 heures par jour, mais m’explique qu’il faut qu’il fasse attention, car il adore faire du shopping et il ne faut pas qu’il dépense tout son argent. Vu qu’il est arrivé en France avec juste un petit sac à dos, je le rassure, il n’a pas à culpabiliser s’il veut s’acheter une veste et une paire de chaussures.

« Aujourd’hui, j’étais à Châtelet, pour du shopping, et j’ai dit à une femme : « Je vous trouve très belle. » Elle me dit « Ah bon ? » Alors je lui dis : « Oui, vous êtes très très très belle. » Et après elle me demande « Do you speak english ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je parle très bien anglais. Très très bien anglais. » Mais je crois qu’elle parlait pas français.

– C’était probablement une touriste.

– Oui. Mais je suis en France, alors je parle français. »

En même temps, a-t-on vraiment besoin de parler la même langue pour tomber amoureux à Paris ?

 

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